Informations en immigration

Source(s) : Le Devoir, Sarah R. Champagne et Félix Pedneault - 6 août, 2025
Les faux représentants en immigration, un véritable fléau
Gurdeep avait déjà donné 4000 $ à une personne qu’il croyait être un consultant réglementé en immigration. À deux jours de son audience de demande d’asile, un moment crucial pour obtenir le statut de réfugié, le bureau de ce soi-disant consultant l’a contacté pour lui demander encore 2500 $.
C’est alors qu’il s’est rendu compte que le supposé représentant inscrit sur son dossier n’était pas le même à qui il avait versé de l’argent « cash » et sans reçu. Il a demandé à taire son identité, par crainte de nuire à ses démarches d’immigration.
« C’étaient d’autres personnes dans la communauté qui me l’avaient recommandé. Mais je me suis rendu compte qu’il était totalement faux. […] C’est ensuite que j’ai parlé à plusieurs personnes qui ont aussi été victimes de cette fraude », a-t-il raconté au Devoir. Il dit que son dossier a été bâclé et qu’il n’était pas préparé pour affronter l’audience. Sa demande d’asile a ainsi été refusée en 2021 et il demeure dans une situation migratoire précaire depuis lors.
Consultants « fantômes », faux avocats, usurpateurs d’identité de vrais consultants : de plus en plus de faux représentants font payer des services d’immigration sans être autorisés à les dispenser, selon les informations compilées par Le Devoir.
Au Québec et dans le reste du Canada, il n’est pas obligatoire d’avoir recours à ce genre d’intermédiaire pour déposer une demande en immigration, quelle qu’elle soit. Mais à partir du moment où quelqu’un facture ce genre de services, il doit en revanche être impérativement autorisé : avocat membre du Barreau du Québec, consultant membre du Collège des consultants en immigration et en citoyenneté (CCIC) ou encore notaire à la Chambre des notaires du Québec.
Le problème est difficile à appréhender dans son ensemble, notamment parce que plusieurs entités opèrent de l’étranger et en dehors de la loi. Mais s’il n’y a qu’une pointe de l’iceberg à déceler, elle est déjà immense : dans la dernière année, le CCIC a fait fermer plus de 5000 pages Web et de médias sociaux qui faisaient la promotion de praticiens non autorisés.
Sur le terrain
Dans un contexte où les restrictions en immigration rendent de plus en plus difficile le renouvellement des permis de travail, d’études ou encore l’accès à la résidence permanente, « les faux représentants sont devenus un vrai fléau », dit Louis-Philippe Jannard, coordonnateur du volet protection de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes.
« C’est un problème endémique dans certains quartiers », abonde aussi Camille Bonenfant, organisatrice communautaire à la Clinique pour la justice migrante. Lorsque des membres de son équipe se déplacent pour donner des ateliers d’information, c’est presque « systématique » : les personnes rencontrées « s’approchent et nous montrent une carte d’affaires d’une personne qui n’est enregistrée nulle part ».
« C’est sûr qu’il y a une augmentation », tranche aussi Dory Jade, qui soulève le problème depuis 20 ans. Il est directeur général de l’Association canadienne des consultants professionnels en immigration et a eu connaissance des plus grandes comme des plus petites fraudes : « Il y a des cas qui ont payé des centaines de milliers de dollars à des individus qui leur ont fait miroiter qu’ils pouvaient les emmener au Canada », raconte-t-il.
Ou encore des gens qui ont vendu toutes leurs possessions pour obtenir des papiers… qui ne sont jamais arrivés, poursuit M. Jade.
Un appartement pour faussement présenter des demandes
Rencontrant leurs clients dans un sous-sol de boulangerie ou au café du coin, ces « fantômes » remplissent rarement bien les dossiers d’immigration — voire ne les déposent jamais.
Récemment, c’est carrément des bureaux clandestins installés dans des appartements qui servaient à faire semblant de produire des demandes d’asile à la chaîne. C’est du moins ce qu’a observé Maryse Poisson, directrice de l’intervention sociale au Collectif Bienvenue : « Pour 200 ou 300 dollars, donc beaucoup moins cher, des demandeurs d’asile se présentaient pour faire les premières étapes. »
On leur montrait ensuite une soi-disant preuve du dépôt d’un document très important — le fondement de la demande d’asile — qui se révélait être fausse. « La personne quitte en pensant que tout est en règle, mais son dossier est en fait fermé », poursuit-elle. Elle a accompagné cette année au moins une dizaine de victimes de ce type de fraude.
D’arnaque en arnaque, « les gens perdent tous leurs droits et se ramassent avec une date de déportation », selon son expérience.
Les conséquences peuvent en effet être dramatiques : un immigrant victime d’une fraude par un faux représentant est tenu responsable de sa fausse déclaration par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), qu’elle soit intentionnelle ou non. Ce qu’IRCC entend par fausse déclaration est assez vaste : parmi les exemples médiatisés, le consultant fantôme pourrait avoir inventé une histoire de persécution de toutes pièces avec l’aval ou non du demandeur d’asile ou encore fabriqué une lettre d’admission dans un cégep à l’insu de son client.
La demande peut être refusée ou, si la personne avait déjà un statut — même la résidence permanente —, elle peut être carrément retirée. L’immigrant peut même être banni du Canada pendant au minimum cinq ans.
Du côté des demandeurs d’asile, la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR) confirme voir une hausse de ces dossiers classés sous « désistement » de demande d’asile. Seulement 934 désistements ont été signalés en 2021, contre plus de 9000 en 2024. Les trois premiers mois de 2025 indiquent une augmentation encore plus grande, si la tendance se maintient le reste de l’année.
Mme Poisson fait valoir que ces dossiers sont souvent fermés à l’insu des demandeurs d’asile eux-mêmes : « Ce qui me révolte le plus, c’est que les gens n’ont pas la capacité réelle de raconter leur histoire complètement s’ils se font frauder. »
« Pas plus tard que ce matin, une dame s’est présentée avec son enfant. Elle voulait aller voir un médecin, mais on lui a dit que sa couverture médicale était invalide », décrit-elle. Vérifications faites, sa demande avait été en effet fermée par la CISR, au bout des 45 jours alloués pour déposer le fameux fondement de la demande d’asile.
Mais elle ne l’aura appris que huit mois plus tard.
Un autre homme a tout bonnement reçu une convocation pour se faire expulser, alors qu’il ignorait toujours que sa demande d’asile était fermée, ou en « désistement » aux yeux de la CISR, poursuit-elle.
« Une fois que le désistement est prononcé, ça devient très difficile de sortir la personne de cette situation », note l’intervenante communautaire. Il faut faire une demande de réouverture auprès de la CISR et bien la justifier, un autre processus coûteux.
Pourquoi se font-ils avoir ?
Il est aussi difficile pour ces migrants floués de porter plainte, conviennent tous ces intervenants près du terrain. Souvent, les victimes possèdent très peu d’informations sur la personne qui les a flouées : « Parfois, on a seulement Eduardo ou Salim comme prénom », souligne Mme Poisson.
D’autres fois, c’est l’adresse qui manque, et le faux consultant ou avocat ne laisse pas beaucoup de traces en ligne, dit Mme Bonenfant.
Les imposteurs ciblent « clairement les personnes les plus vulnérables », aux yeux de la bâtonnière de Montréal, Valérie Assouline. « Les gens arrivent au Québec dans un contexte de précarité parfois, et ils sont confrontés aux enjeux de ne pas parler la langue, de ne pas avoir de repères, puis sont exposés à des gens sans scrupule qui se font passer pour des avocats. »
C’est aussi un symptôme du manque de représentation en immigration, que les récentes coupes à l’aide juridique spécialisée notamment à Québec ont aggravé, dit cette dernière : « Le contexte plus large est qu’il manque d’avocats et de consultants. Ça crée une possibilité pour des gens qui veulent se prétendre comme tels. »
« À travers la diminution des services [juridiques], la pression sur les ressources et le sentiment d’urgence, cela crée un contexte propice aux abus et aux fraudes », écrit aussi un rapport de recherche dirigé par la professeure Marie-Jeanne Blain et porté par la clinique juridique Solutions Justes. À cela s’ajoute « une volatilité des changements des règles et des procédures », qui peut engendrer de la mésinformation et de la désinformation.
Gurdeep, lui, raconte avoir surtout peur de dénoncer, car il perçoit le faux consultant frauduleux comme puissant parmi ses compatriotes. « Je veux dire aux gens d’éviter cette personne », dit-il simplement.
Il n’y a pas beaucoup d’incitatifs à dénoncer : « Les gens sont tellement dans d’autres urgences », ils veulent régler la suite de leur dossier ou trouver une solution, explique Maryse Poisson.
Pire, ils se perçoivent parfois comme complices de ces pratiques. « Ils se disent souvent : “Qu’est-ce que j’ai à perdre ?” Ce que j’ai à perdre est qu’ils vont me mettre dans un avion et me déporter chez nous. Donc, je suis prêt à jouer toutes les cartes possibles, même si ces cartes-là n’ont presque pas de chance de gagner », avance Dory Jade. « Ça devient extrêmement difficile d’aller épingler les praticiens non autorisés. »
Un portrait laborieux
Il n’y a pas une entité unique responsable de recueillir toutes les plaintes en la matière au pays, ce qui complique la donne pour obtenir un portrait précis. Le ministère québécois de l’Immigration confirme avoir reçu des « dénonciations » à ce sujet, sans pouvoir indiquer leur nombre exact. Il n’y avait que six enquêteurs à son service en date de juin 2024.
L’an dernier, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) confirme avoir enquêté sur 9000 potentielles fausses déclarations par mois concernant des visas temporaires ou de visiteurs. Sur le total, le ministère fédéral est cependant incapable de nous dire combien concernaient des consultants ou des avocats fantômes.
IRCC renvoie aussi la balle au CCIC, lorsque questionné par Le Devoir. Cet organisme réglementaire des consultants ne peut pourtant agir, c’est-à-dire recevoir et traiter des plaintes, que pour ses membres agréés, et non pas pour ceux qui ne sont pas autorisés.
Le Centre antifraude dit de son côté recevoir de l’information « sur un très grand nombre de sites Internet », mais n’avoir pu confirmer que 164 victimes de fraude en immigration l’an dernier, pour un total de 1,8 million de pertes. Là encore, les fraudes peuvent concerner ou non la fausse représentation.
Le Barreau de Montréal indique que plus du tiers des dossiers pour exercice illégal du droit ouverts durant l’année dernière jusqu’au 31 mars 2025 concernaient l’immigration. Sur le total, 23 ont fait l’objet d’une recommandation de poursuite, précise-t-on. Peu importe le domaine du droit, il y a également une hausse des signalements, et les immigrants sont surreprésentés parmi les victimes.
Enfin, l’Agence des services frontaliers du Canada rapporte avoir porté des accusations dans 87 cas pour un total de 168 consultants non autorisés entre 2019 et 2025. « De ces 168 personnes, la grande majorité sont des citoyens canadiens ou des résidents permanents », note l’Agence.
Sarah R. Champagne